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05 décembre 2005

Stephen Batchelor & le Bouddhiste.

stephensmall

Si vous vous rendez en Asie et que vous visitiez un wat (en Thaïlande) ou un gompa (au Tibet), vous vous retrouverez dans un endroit qui ressemble fort à une abbaye, une église ou une cathédrale, un endroit dirigé par des gens qui ressemblent à des moines ou à des prêtres, décoré d'objets qui ressemblent à des icônes que l'on conserve dans des alcôves ressemblant à des chapelles et que des gens ressemblant à des fidèles révèrent.
Si vous parlez à l'une de ces personnes qui ressemblent à des moines, vous apprendrez que sa représentation du monde ressemble fort à un système de croyances, révélé il y a longtemps par une personne vénérée comme un dieu, et après la mort de laquelle de vénérables individus ont interprété ses " révélations " dans le sens d'une théologie. Il y a eu des schismes et des réformes qui ont donné naissance à des institutions exactement semblables à des Églises.

Le bouddhisme, semble t il, est une religion.
N'est ce pas le cas ?

Quand on lui demandait ce qu'il enseignait, le Bouddha répondait qu'il parlait " de l'angoisse et de la fin de l'angoisse ". Interrogé sur des questions métaphysiques (l'origine et la fin de l'univers, l'identité ou la différence entre le corps et l'esprit son existence ou sa non existence après la mort), il restait silencieux. Il disait que le dharma est pénétré d'une seule saveur, celle de la liberté. Il n'affirmait rien au sujet de l'unicité ou de la divinité et il n'avait recours à aucun terme que nous traduirions par " Dieu ".

Gautama encourageait une vie mue par la recherche d'une voie médiane entre indulgence et mortification. Il se décrivait lui-même comme un enseignant sans parti pris et sans doctrine ésotérique réservée à une élite. Avant de mourir, il refusa de nommer un successeur, faisant remarquer que les gens devaient être responsables de leur propre liberté. La pratique du dharma serait un guide suffisant.

Cet agnosticisme existentiel, thérapeutique et libérateur fut formulé dans le langage qui était celui du lieu et de l'époque de Gautama, à savoir les cultures du bassin du Gange du VIè siècle avant notre ère. Critique radical à l'égard de nombreuses opinions profondément ancrées de son époque, il n'en était pas moins un homme de son temps. Les principes de vie qu'il imaginait voir perdurer longtemps après sa mort étaient influencés par les symboles, les métaphores, la représentation du monde dans lequel il vivait.

Des éléments religieux, comme le culte du Bouddha et l'acceptation non critique de ses enseignements, étaient sans aucun doute présents au sein des premières communautés constituées autour de Gautama. Même si, au cours des cinq cents ans qui ont suivi sa mort, ses disciples résistèrent à la tentation de le représenter sous une forme quasi divine, ils finirent néanmoins par s'y soumettre. Quand le dharma s'est trouvé concurrencé dans sa terre natale par d'autres systèmes de pensée, et qu'il s'est propagé en dehors de ses frontières dans des cultures étrangères, en Chine notamment, les idées qui appartenaient à la représentation du monde de l'Inde du VIè siècle avant notre ère se sont figées en dogmes. Il n'a pas fallu attendre très longtemps pour qu'un bouddhiste ait (et défende) des opinions au sujet de l'origine et de la fin de l'univers, de l'identité ou de la différence du corps et de l'esprit, ou encore de la destinée du Bouddha après la mort.

Historiquement, le bouddhisme a eu tendance à perdre sa dimension agnostique en s'institutionnalisant en religion (c'est-à-dire en devenant un système de croyances révélées valable de tout temps, sous le contrôle d'un corps d'élite de prêtres). Cette évolution fut parfois remise en cause, et il est même arrivé que celle-ci s'inversât- on peut penser notamment aux sages tantriques indiens iconoclastes, aux premiers maîtres zen de Chine, aux yogis excentriques du Tibet ou aux moines de la forêt de Birmanie et de Thaïlande. Mais, dans les sociétés asiatiques traditionnelles, cela n'a jamais duré bien longtemps. Le pouvoir de la religion organisée, qui donne aux États souverains une base de légitimité morale tout en habituellement les idées rebelles aux canons d'une orthodoxie révisée.

En conséquence de quoi, lorsque le dharma va émigrer en Occident, il sera traité comme une religion - bien qu' "orientale". Le terme même "bouddhisme" (une invention des universitaires occidentaux) renforce l'idée selon laquelle il s'agit d'un credo à mettre en parallèle avec d'autres crédo. Les chrétiens, en particulier, vont chercher à entrer en dialogue avec leurs frères et sueurs bouddhistes, tentative qui fait souvent partie d'une démarche plus large qui a pour objet de trouver un terrain d'entente avec " les hommes et les femmes de foi", afin de résister à la vague déferlante du sécularisme sans dieu. Au cours de rencontres interconfessionnelles, les bouddhistes seront invités à présenter leurs points de vue sur à près tout, des armes nucléaires à l'ordination des femmes, et le programme prévoira ensuite qu'ils entonnent des chants tibétains à la période du soir consacrée à la prière collective.

Cette transformation du bouddhisme en une religion obscurcit et dénature la rencontre du dharma et de la culture contemporaine agnostique. Le dharma a en réalité peut-être plus de points communs avec un sécularisme sans dieu qu'avec les bastions de la religion. L'agnosticisme est peut-être un terrain d'entente plus propice au dialogue que de s'évertuer à comprendre Allah dans une perspective bouddhiste.

La force du terme " agnosticisme " s'est perdue. Il a fini par signifier ne pas avoir d'opinion sur les questions de la vie et de la mort, dire " je ne sais pas ", quand ce que l'on veut vraiment dire est " je ne veux pas savoir ". Associé à et confondu avec l'athéisme, l'agnosticisme finit par faire partie de cette attitude qui donne une légitimité à un consumérisme indulgent et à un conformisme irréfléchi dictés par les médias.

Pour T. H. Huxley, qui inventa le terme en 1869, l'agnosticisme était aussi exigeant que tout autre credo moral, philosophique ou religieux. Cependant, il voyait cela moins comme un credo que comme une méthode à laquelle on parvenait par "l'application rigoureuse d'un principe unique". Il exprima ainsi positivement ce principe : " Suivez votre raison aussi loin qu'elle vous conduit" ; et négativement: " Ne considérez pas que des conclusions sont correctes si elles ne sont pas démontrées ou démontrables. " Ce principe traverse toute la culture occidentale, de Socrate aux axiomes de la science moderne, en passant par la Réforme et les Lumières. Huxley appelait cela la " foi agnostique ".

Le Bouddha a enseigné d'abord et avant tout une méthode (la " pratique du dharma "), et non un nouvel " isme ". Le dharma n'est pas quelque chose en quoi croire mais quelque chose à faire. Le Bouddha n'a pas révélé un ensemble ésotérique de faits au sujet de la réalité auxquels nous pouvons choisir de croire ou de ne pas croire. Il invitait les gens à comprendre la nature de l'angoisse, à renoncer à ses origines, à réaliser sa cessation et à susciter un chemin de vie. Le Bouddha suivait sa raison aussi loin qu'elle le conduisait, et il ne considérait pas une conclusion comme exacte si elle n'était pas démontrable. La pratique du dharma est devenue un credo (le "bouddhisme") un peu comme la méthode scientifique s'est réduite au credo du "scientisme".
Si l'agnosticisme contemporain a eu tendance à perdre de son aplomb et à basculer dans le scepticisme, le bouddhisme a eu tendance à perdre sa dimension critique et à basculer dans la religiosité. Cependant, il est possible que ce qui a été perdu par l'un, l'autre puisse l'aider à le retrouver. Au contact de la culture contemporaine, le dharma pourrait bien retrouver sa prescription agnostique, tandis que l'agnosticisme séculier retrouve son âme.

Un bouddhiste agnostique ne voit pas le dharma comme une source de "réponses " aux questions " d'où venons nous ? ", "où allons nous ?", " qu' y a t il après la mort ? ". Il cherchera ces réponses dans les domaines qui traitent de ces questions : astrophysique, biologie de l'évolution, neurosciences, etc. Un bouddhiste agnostique n'est pas un "croyant" qui revendique des informations révélées au sujet de phénomènes supra-naturels ou paranormaux et, en ce sens, il n'est pas "religieux".

Un bouddhiste agnostique se tourne vers le dharma non pas pour se consoler mais pour aller à sa propre rencontre. Le dharma n'est pas une croyance par laquelle vous allez être sauvés comme par miracle. C'est une méthode qui nécessite d'être approfondie et éprouvée. Dans un premier temps, elle exige de se confronter à la primauté de l'angoisse, puis d'appliquer un ensemble de pratiques pour comprendre le dilemme humain et pour oeuvrer à sa résolution.
On peut mesurer le degré avec lequel la pratique du dharma s'est institutionnalisée par la quantité d'éléments consolateurs qui s'y sont glissés, par exemple l'assurance d'une vie meilleure après la mort si des actions vertueuses sont accomplies, si des mantras sont récités, ou encore si le nom du Bouddha est chanté.

Un bouddhiste agnostique fuit l'athéisme tout autant que le théisme, et il éprouve autant de réticence à considérer que l'univers est dépourvu de sens qu'à considérer qu'il en a un. Car nier l'existence d'un dieu ou d'un sens, ce n'est que poser l'antithèse de l'affirmation de leur existence. Cependant, une telle position agnostique n'est pas la marque d'un manque d'intérêt. Elle s'appuie sur la profonde reconnaissance du fait que je ne sais pas, elle se confronte à l'énormité d'être né plutôt que de chercher le réconfort d'une croyance, elle se débarrasse les unes après les autres des idées qui occultent le mystère d'être là en l'affirmant comme étant quelque chose ou en le niant comme n'étant rien.

Ce profond agnosticisme est une manière d'aborder la vie, affinée par une conscience attentive continue. Cette conscience va peut-être nous conduire à réaliser qu'en définitive nous ne pouvons ni affirmer qu'il y a au plus profond de nous-mêmes quelque chose que nous pourrions toucher du doigt ni affirmer qu'il n'y a rien. Ou encore, cet agnosticisme se manifestera peut-être par le biais d'une intense perplexité qui résonne à travers tout le corps, laissant l'esprit à la recherche de certitude sans nulle part où se reposer.

Dans une parabole célèbre, le Bouddha imagine un groupe d'aveugles conviés à identifier un éléphant. L'un d'eux s'empare de la queue et affirme que c'est une corde, un autre pose la main sur une jambe et affirme que c'est une colonne, un troisième touche les côtes et affirme que c'est un mur, le dernier tient la trompe et affirme que c'est un tube. Selon la partie du bouddhisme que vous considérez, vous pouvez définir le bouddhisme comme un système éthique, une philosophie, une psychothérapie contemplative ou une religion. Si le bouddhisme est tout cela à la fois, il ne peut se réduire à l'un de ces aspects, pas plus qu'un éléphant ne peut se réduire à sa queue.

Ce qui contient l'ensemble des éléments constitutifs du bouddhisme s'appelle une "culture". Le terme a été explicitement défini pour la première fois en 1871 par l'anthropologue Sir Edward Burnett Tylor comme "ce tout complexe qui inclut savoir, croyance, art, morale, loi, moeurs, et toutes autres compétences et habitudes acquises par l'homme tant que membre de la société". Dans la mesure où cette culture spécifique trouve son origine dans l'éveil de Siddharta Gautama et qu'elle vise à cultiver un chemin de vie propice à cet éveil, on pourrait décrire le bouddhisme comme la " culture de l'éveil ". Si le bouddhisme a eu tendance à être identifié de façon réductrice à ses formes religieuses, il fait face aujourd'hui à un nouveau danger, celui d'être identifié de façon réductrice à ses formes de méditation. Si cette évolution continue, le bouddhisme risque de devenir de plus en plus marginalisé et de perdre la possibilité d'exister en tant que culture, à savoir un ensemble de valeurs et de pratiques ayant une cohérence interne qui anime avec créativité tous les aspects de la vie. À présent, le défi est d'imaginer et de créer une culture de l'éveil qui soutient la pratique individuelle du dharma et qui aborde les dilemmes d'un monde agnostique et pluraliste.

Extrait du chapître 2 de "Le bouddhisme libéré des croyances" de Stephen Batchelor 

stephensmall


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La méditation selon Krishnamurti

k

Donc, le commencement de la méditation est la connaissance de soi, ce qui veut dire être conscient de chaque mouvement de la pensée et de l'émotion, connaitre toutes les couches de ma conscience - non seulement les couches superficielles, mais les activités cachées, secrètes, profondes.

Mais pour connaître les activités profondément cachées, les mobiles secrets, les réponses, les pensées et les sentiments, il faut qu'il y ait de la tranquillité dans l'esprit conscient ; c'est-à-dire que l'esprit conscient doit être immobile afin de recevoir les projections de l'inconscient.

L'esprit superficiel, conscient, est absorbé par ses activités quotidiennes : gagner de l'argent, tromper les gens, exploiter, s'évader des problèmes - toutes les activités quotidiennes de notre existence. Cet esprit superficiel doit comprendre la vraie signification de ses activités et, ce faisant, introduire une tranquillité en lui-même. Il ne peut pas provoquer une tranquillité, une immobilité, par un enregistrement, par une contrainte, par une discipline. Il ne peut engendrer la tranquillité, la paix, le calme, qu'en comprenant ses propres activités, en les observant, en en étant conscient, en voyant sa dureté, la façon dont il parle à son domestique, à sa femme, à sa fille, à sa mère, etc.

Lorsque l'esprit conscient superficiel est ainsi éclairé sur toutes ses activités, par cette compréhension, il devient spontanément calme (non drogué par des contraintes ou des désirs enrégimentés) et alors, il est dans une situation où il peut recevoir les émissions, les suggestions de l'inconscient, de ces nombreuses couches de l'esprit que sont les instincts raciaux, les souvenirs enterrés, les poursuites cachées, les blessures profondes et encore ouvertes. Ce n'est que lorsque la conscience entière est déchargée, débarrassée de toute mémoire, quelle qu'elle soit, qu'elle est en état de recevoir l'éternel.

Donc, la méditation est la connaissance de soi, et sans connaissance de soi il n'y a pas de méditation.

Si vous n'êtes pas averti de toutes vos réactions tout le temps, si vous n'êtes pas pleinement conscient, pleinement informé de vos activités quotidiennes, vous enfermer dans une chambre et vous asseoir devant le portrait de votre gourou, de votre maître, faire puja, méditer, est une évasion. Sans connaissance de soi il n'y a pas de pensée correcte, et ce que vous faites n'a pas de sens, quelle que soit la noblesse de vos intentions. La prière n'a aucun sens sans connaissance de soi ; mais lorsqu'il y a connaissance de soi, on pense juste, donc l'action est correcte.

Et lorsque l'action est correcte, il n'y a pas de confusion, donc pas de supplication pour que l'on vienne vous tirer d'affaire. Un homme pleinement lucide est en état de méditation ; il ne prie pas, parce qu'il ne veut rien. Par la prière, par l'enrégimentement, par la répétition, par des japam et tout le reste, vous pouvez amener une certaine tranquillité ; mais ce n'est qu'un abrutissement qui réduit l'esprit et le coeur à un état de lassitude. C'est droguer l'esprit ; et l'exclusion, que vous appelez concentration, ne mène pas à la réalité - aucune exclusion ne peut jamais le faire. Ce qui engendre la compréhension est la connaissance de soi, et il n'est pas très difficile d'être lucide si l'on en a réellement l'intention. Si cela vous intéresse de découvrir le processus total de vous-même - non simplement la partie superficielle, mais le processus total de votre être entier - c'est relativement facile.

Si vous voulez réellement vous connaître, vous sonderez votre coeur et votre esprit afin de connaître tout leur contenu ; et lorsqu'il y a l'intention de savoir, on sait. L'on peut alors suivre, sans condamnation ou justification chaque mouvement de la pensée et de l'émotion; et en suivant chaque pensée et chaque sentiment à mesure qu'ils surgissent, on donne lieu à une tranquillité qui n'est pas imposée, qui n'est pas enrégimentée, mais qui provient de ce que l'on n'a pas de problèmes, pas de contradiction.

C'est comme l'étang qui devient paisible, tranquille, un soir où il n'y a pas de vent. Et lorsque l'esprit est immobile, ce qui est immesurable entre en être.

k

Posté par macgyver à 14:13 - Philosophie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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